Vaincre la faim en Afrique de l’Ouest grâce au commerce

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from IRIN
Published on 24 Mar 2014 View Original

DAKAR, 24 mars 2014 (IRIN) - Les graves pénuries alimentaires qui frappent le Sahel et l’Afrique de l’Ouest sont souvent dues à des sécheresses et de mauvaises récoltes. Mais l’inefficacité du commerce régional met elle aussi à rude épreuve l’approvisionnement alimentaire et accentue le problème de la faim.

Le mauvais état des routes et des voies ferrées, les coûts de transaction élevés, le manque d’informations suffisantes sur les marchés, l’incohérence des politiques commerciales mises en place par les gouvernements et les obstacles bureaucratiques sont autant de freins au commerce en Afrique de l’Ouest. D’après les experts, les procédures d’importation et d’exportation sont plus coûteuses et chronophages en Afrique de l’Ouest que dans n’importe quelle autre région du monde.

Ainsi, selon une étude réalisée en 2010 par la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA), on compte 47 postes de contrôles le long des 500 km de route qui séparent Douala de Bertua, au Cameroun, 19 sur les 910 km entre Ouagadougou et Bamako, et 34 sur les 1 036 km d’autoroute entre Cotonou et Niamey. Tous ces postes de contrôle se traduisent par une perte de temps, d’argent – sous forme de pots-de-vin – et de revenus.

En outre, l’absence de transactions bancaires fiables signifie que le commerce en Afrique de l’Ouest dépend en grande partie des relations personnelles qui se sont nouées au fil du temps. « Ces réseaux commerciaux informels manquent de flexibilité pour diversifier les biens échangés [et n’ont pas] la flexibilité suffisante pour transporter de grandes quantités de produits pour répondre aux changements et aux évolutions de la demande et des conditions du marché », a dit Aziz Elbehri, économiste principal à l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

« Les transactions basées sur ces liens informels prédominants sont donc inefficaces, rigides et font en sorte que les échanges qui se font sont bien inférieurs au commerce potentiel, comme l’illustre indirectement le profond écart de prix entre les centres de production et les grands centres de consommation urbains », a-t-il dit à IRIN.

Selon M. Elbehri, la demande de maïs dans les régions déficitaires comme le Mali et le Burkina Faso n’est pas comblée à cause de ces contraintes commerciales. Le sorgho et le millet, qui poussent principalement dans les pays de la ceinture sahélienne, ne sont pas non plus livrés avec efficacité aux entreprises de transformation alimentaire de la région. Les prix et la productivité restent donc bas.

« Étendre le commerce intrarégional peut avoir un impact positif considérable sur la sécurité alimentaire de la région étant donné les similarités dans les régimes alimentaires de la population. »

Faim et récolte

Cette année, selon les estimations du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), environ 20 millions d’habitants du Sahel sont confrontés à des pénuries alimentaires.

La région émerge à peine de la crise alimentaire de 2011-2012 qui a touché près de 18 millions de personnes. La sécheresse qui en était à l’origine avait entraîné une baisse de 26 pour cent de la production de céréales en comparaison avec la saison précédente.

Les rendements se sont améliorés en 2012-2013. La production de maïs au Sahel et en Afrique de l’Ouest était 30 pour cent supérieure à la moyenne des cinq années précédentes et 16 pour cent supérieure à la saison précédente. Des millions de personnes sont néanmoins toujours confrontées à des pénuries alimentaires, car elles ont épuisé leurs réserves de semences. La pauvreté généralisée et le conflit de 2012 au Mali, qui ont chassé des millions de personnes de chez elles, ont encore aggravé la crise alimentaire. Quoi qu’il arrive, il faudra plus qu’une bonne récolte pour combler les déficits alimentaires et mettre un terme à la malnutrition.

Entre 2005 et 2009, selon un livre coécrit par M. Elbehri qui évalue les systèmes de denrées alimentaires de base en Afrique de l’Ouest, seulement trois pour cent du maïs produit en Afrique de l’Ouest étaient échangés au sein de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).

« Même à l’intérieur d’un même pays, malgré la disponibilité de denrées alimentaires, la sécurité alimentaire reste un problème. Le transport d’une zone de surplus à une zone de déficit au sein d’un même pays est déjà difficile et cela est bien pire à l’échelle régionale », a dit Al Hassan Cissé du bureau d’Oxfam en Afrique de l’Ouest.

Une bonne production dans une région donnée ne suffit non seulement pas à compenser une production insuffisante ailleurs, mais cela peut également poser des problèmes dans la zone de surplus elle-même. En 2012, le Niger a connu une surproduction d’oignons, sa deuxième source de revenus à l’exportation après l’uranium, ce qui a fait baisser les prix de 60 à 80 pour cent. « Si le commerce intrarégional fonctionnait bien, ce surplus aurait pu être vendu sur d’autres marchés d’Afrique de l’Ouest et aurait contribué à la sécurité alimentaire en augmentant le revenu des producteurs », a dit M. Cissé.

Flux commerciaux et libre-échange

La CEDEAO exporte 68,6 pour cent de ses produits en dehors de sa zone économique et seulement 9,2 pour cent vers des États membres. Les importations sont elles aussi favorables aux marchés extérieurs.

« Pour une union douanière qui devient presque un marché commun, ce volume reste trop faible pour permettre aux États membres de résister à des chocs externes », a dit à IRIN le bureau d’Afrique de l’Ouest de la CEA.

La politique de libre-échange de la CEDEAO agit sur deux niveaux. Elle permet d’une part la circulation libre de matières premières et de produits artisanaux et elle prévoit d’autre part la suppression progressive des droits de douane et des taxes pour les produits industriels provenant de la communauté.

Selon les experts, l’élimination des droits de douane pour les produits industriels devrait s’accompagner de la suppression totale des contraintes administratives et autres obstacles non tarifaires qui entrave le libre échange de produits manufacturés au sein de la communauté économique.

« En réalité, cependant, les obstacles administratifs à l’entrée des produits [concernés par cette politique] semblent persister. En outre, l’absence de directives claires à l’échelle nationale dans certains pays membres pour que leur service des douanes applique la politique de libre-échange reste un obstacle au commerce intrarégional », a dit la CEA.

En 2005, les membres de la CEDEAO ont adopté une politique agricole visant à stimuler les investissements dans le domaine à l’échelle nationale et régionale. Pourtant, d’après M. Cissé, d’Oxfam, peu de progrès ont été réalisés en la matière.

« Les politiques agricoles sont des recommandations stratégiques. Elles manquent de valeur légale. Ce qu’il faut, c’est mettre en place un cadre légal que les pays doivent respecter et qu’ils doivent suivre au moment d’élaborer des politiques agricoles », a-t-il dit à IRIN.

M. Cissé a par exemple remarqué que comme de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest et du Sahel avaient entre 10 000 et 100 000 tonnes de denrées alimentaires en réserve, ils ne disposaient pas de véritables politiques de régulation et de redistribution des surplus.

Au-delà du libre-échange

Lever les obstacles au commerce ne suffira pas à assurer une croissance économique solide. Les pays concernés doivent également faire des efforts pour diversifier leur production et ajouter de la valeur à leurs produits.

Améliorer les infrastructures et les compétences de travailleurs, encourager l’entrepreneuriat et accroître la production industrielle pour un marché plus large font partie des stratégies qui complètent l’ouverture commerciale, indique un rapport de 2013 de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement.

Mais les obstacles qui existent tout au long de la chaîne de valeur approfondissent l’écart entre les prix à la production et les prix à la consommation. Dans les pays africains enclavés, d’après la CEA, les coûts de transport représentent environ 14 pour cent de la valeur des exportations, contre 8,6 pour cent pour l’ensemble des pays en développement.

« Nous observons de plus en plus de crises d’accessibilité plutôt que de disponibilité, car de nombreuses populations pauvres dépendent de plus en plus des marchés plutôt que de leur propre production pour se nourrir. C’est dans ce genre de cas que le commerce acquiert davantage d’importance pour la sécurité alimentaire », a dit M. Cissé, d’Oxfam.

« Développer les échanges entre les zones de surplus et les zones déficitaires devrait être une priorité pour les politiques alimentaires de la région, car cela permet de rétablir un certain équilibre entre l’offre et la demande, de niveler les prix dans toutes les régions [et donc de réduire la volatilité des prix... Cela] crée une plus grande attraction par la demande pour stimuler l’offre, développe les activités agro-industrielles et améliore la qualité des denrées alimentaires en général », a expliqué M. Elbehri.

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