Rescapés d'un naufrage, des Libanais retournent à leur terre de misère

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from Agence France-Presse
Published on 06 Oct 2013

10/06/2013 17:24 GMT

Par Rana MOUSSAOUI

KABIIT, 6 octobre 2013 (AFP) - Assaad Assaad est aujourd'hui un homme brisé. Il avait vendu sa maison, sa voiture, sa terre et sa vache pour fuir la misère au Liban avec sa femme et ses trois enfants. Mais sa famille a péri lors du naufrage d'une embarcation de migrants.

Cet homme de 36 ans, qui paraît aujourd'hui en avoir 50, est l'un des 18 survivants du naufrage au large de l'Indonésie survenu la semaine dernière, un drame qui illustre les problèmes du Liban, aggravés par l'afflux de réfugiés de la Syrie voisine.

"On était prêts à tout pour partir, on avait l'espoir d'une vie meilleure, car ici il n y a rien à faire", dit lentement Assaad, amaigri, le regard vide.

"J'ai tout perdu: mon épouse, mes enfants, ma maison", ajoute-t-il dans la modeste maison de ses parents où se pressent les villageois venus présenter leurs condoléances dans un silence écrasant.

Son village, Kabiit, dans la région de Akkar (nord), une des plus pauvres du Liban, a tout d'un bourg bucolique, mais on y tente de survivre, comme Assaad, avec une dizaine de dollars par jour.

"Je ne voulais pas être très riche, je voulais juste vivre décemment", dit-il pour expliquer sa décision de se rendre en Australie, où de nombreux villageois sont déjà partis.

Des réseaux mafieux profitant du malheur des réfugiés syriens organisent depuis plusieurs mois ces voyages illégaux en passant par l'Indonésie. Tentés, des Libanais pauvres ont voulu saisir cette chance.

"Beaucoup de ceux qui sont partis vivent une bonne vie maintenant, nous n'avons pas eu la même chance", dit Assaad, qui avait payé 70.000 dollars aux trafiquants.

La suite, il ne veut pas trop s'en souvenir: "C'était comme une explosion, l'embarcation s'est désintégrée, c'était une scène indescriptible", dit-il avant d'ajouter "j'aurais préféré mourir avec ma famille".

Aujourd'hui, il voudrait que l'Etat "ouvre les yeux" sur la situation des villages comme le sien. Les habitants y travaillent la terre ou, comme Assaad, coupent les arbres pour en faire du charbon.

Très peu d'échoppes bordent la route, crevassée, où des enfants en haillons remplissent des bidons de l'eau d'un robinet posé au milieu de la rue.

Mais malgré le drame, certains sont encore tentés par l'immigration. Ils veulent fuir les conditions économiques et les menaces qui pèsent sur leurs emplois depuis l'afflux de réfugiés syriens, expliquent-ils.

"Je fais le trajet chaque semaine de Kabiit à Beyrouth (trois heures de route), où je travaille dans une usine de métallurgie pour près de 800 dollars par mois. Je n'arrive pas à finir le mois'", indique Fahed Kassem, 36 ans.

"Aujourd'hui, mon patron me dit qu'il peut avoir 4 ouvriers syriens à ma place", lâche-t-il. Alors, "si l'occasion se présente, j'immigrerai aussi".

Le Liban, pays de quatre millions d'habitants, accueille plus de 770.000 réfugiés. Sans gouvernement depuis six mois, le pays doit faire face aux répercussions du conflit syrien.

Les tensions se sont traduites en violences à plusieurs reprises depuis le début du conflit en Syrie en mars 2011: affrontements armés entre groupes rivaux, attentats à la voiture piégée et roquettes s'abattant sur les régions frontalières.

C'est cette insécurité qui a dégoûté Afrah Hassan, une jeune femme de 22 ans qui a survécu au naufrage, du pays.

"J'étudiais le droit à l'université à Tripoli", la capitale du nord du Liban à 30 km de Kabiit, raconte cette jeune brune frêle au voile noir. "Il y avait des tirs tout le temps, parfois on se cachait sous les chaises en classe", dit-elle. "Après il y a eu les attentats à Tripoli (en août), c'en était trop, je voulais tout quitter".

Mais son ambition s'est brisée en plein océan indien: elle se souvient des cafards dans l'embarcation, des cinq jours où elle n'a vu que le ciel et l'eau, puis soudain, des vagues de 10 mètres qui ont tout emporté, des petits enfants qui flottaient sur l'eau, sans vie, et cette île vers laquelle par miracle elle a été projetée.

"Il n'y a pas d'horizon au Liban, c'est vrai. Mais maintenant je me dis, je n'aurais jamais dû partir".

ram/cbo

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