Quantifier la faim en Haïti

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from AlterPresse
Published on 16 Oct 2013 View Original

Enquête

Article 4 d’une série de 6

P-au-P., 16 oct. 2013 [Ayiti Kale Je / AlterPresse] --- En Haïti et dans plusieurs pays, la faim est « mesurée » par des organismes liées aux agences des États-Unis. Les statistiques et prévisions concernant les éventuelles victimes d’insécurité alimentaire « accrue » ou « aigue » sont fournies par un programme financé par le gouvernement des États-Unis appelé Réseau de systèmes d’alerte précoce contre la famine (Famine Early Warning System Network ou « FEWS NET »)

Fondé par le gouvernement des États-Unis en 1984 suite à de meurtrières famines en Afrique, « FEWS NET III » dispose d’un budget de US$ 200 millions sur cinq ans, opère dans 36 pays, et « planifie son expansion pour les quatre prochaines années », selon sa propre documentation.

FEWS NET est administré en Haïti et à travers le monde par un sous-traitant étatsunien, Chemonics International. En plus de diriger FEWS NET en Haïti, cette société exécute aussi le programme agricole WINNER de l’USAID de US$126 millions et a reçu au cours des trois dernières années au moins US$173 millions en rapport au séisme de janvier 2010. Chemonics est réputée être la plus importante bénéficiaire de contrats de l’USAID dans le monde. Chemonics a fait l’objet de critiques du Bureau de la responsabilité gouvernementale (« Government Accountability Office » ou GAO) et d’autres nstitutions pour son travail jugé bâclé et pas assez transparent. [Voir ici et ici]

Se basant sur des données provenant d’agences étatsuniennes comme le « U.S. Geological Survey » (USGS), la « National Aeronautics and Space Administration » (NASA) et l’« U.S. Department of Agriculture » (USDA), les techniciens de Chemonics œuvrent sur le terrain, avec du personnel local, à l’analyse des prix, de la pluviométrie et d’autres facteurs. Ce processus aboutit à des rapports de « Perspectives de sécurité alimentaire ».

Par exemple, la prédiction de FEWS NET pour juillet à décembre 2013 indique que :

« La production des récoltes printanières sera de 20 à 30 pour cent moindre que d’habitude à cause d’un manque de semences, ajouté au début tardif des pluies et des sécheresses successives.

Les récoltes courantes dans des secteurs ayant connu une pluviométrie normale ont fait baisser le prix des aliments dans ces régions du pays. Toutefois, les prix dans la plupart des régions se maintiennent toujours à 15 pour cent au-dessus de ceux de juillet de l’année dernière.

Avec la mauvaise récolte de 2012, la saison creuse de cette année a commencé anormalement tôt et s’est poursuivie après la fin du mois de juin dans beaucoup de régions, ce qui est inhabituel. Le médiocre rendement des cultures et les mauvaises conditions climatiques ont sensiblement réduit la demande pour le travail agricole, source d’approximativement 30 pour cent du revenu annuel des ménages pauvres. »

Les recommandations et les données de FEWS NET sont utilisées par l’Organisation pour la coordination de l’assistance humanitaire de l’Onu (OCHA) et par nombre d’agences humanitaires locales et étrangères, dont les fournisseurs globaux de l’aide humanitaire et, principalement, par le gouvernement des États-Unis.

La Coordination nationale de sécurité alimentaire (CNSA) d’Haïti utilise aussi les rapports de FEWS NET dans ses publications et collabore étroitement avec le bureau.

Le directeur de la CNSA Pierre Gary Mathieu note qu’environ 80% des activités et programmes de son agence sont financés ou exécutés par des institutions étrangères telles que l’USAID, le Programme alimentaire mondial (PAM), et l’Union européenne. Le budget de la CNSA et le financement gouvernemental tournent seulement autour de 14 millions de gourdes (environ US$325 500). Quand la CNSA veut entreprendre une étude ou mettre sur pied une autre activité, elle doit obtenir l’approbation et le financement de l’un de ses partenaires.

Les intervenants étrangers préfèrent voir la CNSA effectuer les études, selon Mathieu. « Veuillez noter que, toutes ces agences sont en Haïti pour opérer, et il leur faut des données, que ce soit le Programme alimentaire mondial (PAM), le Programme des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), ou l’USAID, dit-il. Si c’était le PAM ou la FAO qui faisait l’étude, les journalistes poseraient des questions et se demanderaient : “Est-ce que le PAM essaie de justifier quelque chose ? Et l’USAID aussi ?” Ainsi, quand une […] agence nationale effectue l’étude […] c’est dans l’intérêt de tous. »

Au cours d’une autre partie de cette entrevue du mois de juillet 2012, cependant, Mathieu indique qu’une fois une étude complétée, il est interdit à la CNSA de la publier jusqu’à la signature du bailleur de fonds.

« Vous leur donnez le document pour le valider, dit Mathieu à AKJ, tout en ajoutant être en accord avec cette étape, puisqu’elle donne l’assurance que le rapport final sera conforme aux « standards. »

Mais Doudou Pierre Festil, un planteur qui est aussi membre d’un mouvement paysan national et coordinateur d’un réseau comprenant 200 associations de planteurs et d’autres organisations, connu comme le Réseau National Haïtien pour la Souveraineté et la Sécurité Alimentaire (RENAHSSA), prone l’autonomie de la CNSA.

« Je pense que la CNSA devrait cesser de dépendre des mêmes (entités) qui distribuent l’aide alimentaire », declare Festil.

Pour les années 2009-2013, le gouvernement des États-Unis a fourni à Haïti US$381,8 millions d’aide alimentaire : 274 030 tonnes métriques, d’après des documents gouvernementaux. La plus grande partie de cette nourriture a été achetée à des agro-industries des États-Unis. [akj apr 16/10/2013 18:00]

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