Département de l’Ouest : Le droit à l’alimentation en tête des préoccupations des haïtiens

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from UN Stabilization Mission in Haiti
Published on 30 Jan 2014 View Original

Réclamer le droit à l’alimentation est plutôt inhabituel dans une Haïti où la pauvreté extrême ôte à beaucoup tout espoir de manger à leur faim. C’est pourtant ce à quoi aspirent 80% de la population vivant avec moins de deux dollars US (170 gourdes) par jour. Une aspiration exprimée lors d’un forum sur les politiques publiques sanctionné par la remise le 25 janvier du cahier de charges du département de l’Ouest.

Ce dimanche 26 janvier, Isaac n’a pas le cœur au jeu. Pourtant, le garçon âgé de 10 ans se livre à une partie de football dans une impasse de Tabarre, un quartier populaire de la capitale haïtienne. L’écolier interpelle un passant par un geste de la main. « Je veux manger », souffle-t-il dans une attitude craintive mais déterminée.

Avant de lâcher un billet de 100 gourdes (2.5 dollars US), le passant veut en savoir plus, et le garçon d’expliquer que lui et ses six frères et sœurs n’ont rien mangé depuis deux jours. « Ma grande sœur travaille dans une factory [une usine] mais elle n’a pas encore gagné [son salaire] », poursuit ce jeune Haïtien en proie à la faim. Payée au salaire minimum, l’aînée de la famille ne peut joindre les deux bouts.

Isaac et les siens sont à l’image de nombreuses familles du département de l’Ouest, hébergeant la capitale Port-au-Prince, en proie à la précarité alimentaire. Les femmes et les enfants constituent la frange dont le droit à l’alimentation est le moins respecté. « Je connais beaucoup de jeunes sans parents, pour qui manger un repas par jour est une gageure », confie Fischner, responsable d’une association de jeunes. Fischner participait avec quelque 250 représentants d’associations de défense des droits humains, le 25 janvier dernier, à un grand forum où la société civile était invitée à présenter ses revendications face aux responsables de l’Etat, venus les entendre.

Selon Fischner, la faim pousse même certaines jeunes filles à la prostitution pour pouvoir se nourrir.

Les 20 communes de l’Ouest, toutes impliquées dans la préparation du forum et la rédaction du cahier de charges, identifient le droit à l’alimentation comme une de leurs plus grandes priorités. Parce que, selon le document, « 31% de la population vivent dans l’insécurité alimentaire et n’arrivent pas à se procurer de la nourriture nécessaire à leur survie, et 24% des enfants souffrent de malnutrition aiguë ». Des chiffres tirés d’une enquête de l’Institut haïtien des statistiques et d’informatique réalisée en 2010. Mais le sénateur Joël Joseph John, élu du département, va plus loin. Pour lui, la réalité des familles, c’est « 50% de Haïtiens qui mangent mal ».

A l’origine de ce sombre tableau ? Les faiblesses constatées du secteur de l’agriculture, qui, selon les représentants de la société civile, limitent la disponibilité de la nourriture en Haïti. Le secteur n’est pas assez régulé, les producteurs n’ont pas accès au crédit et, pire, les outils de production sont archaïques, constatent les auteurs du document.

Des recommandations concrètes

Ces derniers veulent une planification des politiques publiques selon une approche fondée sur les droits humains, afin de s’assurer que le développement respecte et fasse la promotion des droits de chacun.

Cette approche tire ses fondements des instruments juridiques nationaux et internationaux qui engagent la responsabilité d’Haïti vis-à-vis de sa propre population.

Sur la base de ces obligations de l’Etat, les acteurs de la société civile, auteurs du cahier de charges, recommandent des actions appropriées et concertées à court, moyen et long terme.

Dans l’immédiat, il s’agit par exemple de renforcer les capacités des bureaux communaux, de relancer les industries de transformation alimentaire ou de réorganiser l’élevage.

A moyen terme, ils recommandent de développer la pêche et l’aquaculture, et de mettre en valeur les terres à haute potentialité agricole du département. Et enfin, à long terme il faut réorganiser le système du cadastre pour une répartition équilibrée et efficace des terres.

Une « boussole » pour orienter les politiques publiques

La synergie recherchée était perceptible dans la salle lorsque les 250 participants au forum ont salué d’une salve d’applaudissement la présentation du document.

La Ministre déléguée auprès du Premier Ministre chargée des droits de l’homme et de la lutte contre la pauvreté extrême est d’accord. « Vous avez raison… vous avez parfaitement raison », a lâché, laconique, Marie Carmelle Rose Anne Auguste en recevant le document. La Ministre, qui s’engage à assurer le suivi des recommandations auprès du Gouvernement, estime même que le cahier de charges est un outil d’organisation sociale des communes. Reste en effet l’application effective des recommandations de ce document. Carl Alexandre, Représentant spécial adjoint du Secrétaire Général de l’ONU, estime que cette « boussole, ce miroir » est un document de référence qui établit « les différentes priorités en termes d’accès aux droits économiques, sociaux et culturels ».

Toutefois, la remise du cahier aux autorités n’est pas un aboutissement mais une étape dans lutte pour le triomphe des droits, prévient la militante Kerlie Henry. La coordinatrice générale de l’association nommée ‘L’esprit des femmes haïtiennes’ invite ses collègues à capitaliser sur cette expérience pour mieux organiser le suivi citoyen de l’action publique.

Outre le droit à l’alimentation, le cahier de charges retient aussi le droit à l’éducation, à la santé, à un environnement sain et le droit à un niveau de vie suffisant comme revendications principales des habitants de l’Ouest.

Antoine Adoum Goulgué