Côte d’Ivoire : l'Expert Indépendant sur la situation des droits de l'homme dresse un bilan mitigé

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from UN Radio
Published on 25 Jun 2014 View Original

L'expert indépendant sur la situation des droits de l'homme en Côte d'Ivoire, Doudou Diène, a présenté devant le Conseil des droits de l'homme son rapport en soulignant la profondeur humaine et la gravité politique de la crise ivoirienne. Selon lui, cette crise qui dure maintenant depuis une dizaine d'années est ponctuée par une violence politique nourrie par une culture d'impunité qui s'est traduite par des violations graves des droits de l'homme. La mesure de l'ampleur de ces violations est attestée par les 3 000 victimes de la crise post-électorale.

Aussi, c'est à l'aune de cette crise grave qu'il convient de prendre la mesure exacte de la situation des droits de l'homme en Côte d'Ivoire. Il s'agit d'une lente remontée des abysses d'une société qui a failli basculer dans l'irréparable. L'évolution de la situation des droits de l'homme s'articule autour de deux tendances lourdes : d'une part les progrès institutionnels considérables accomplis dans la reconstruction démocratique et des droits de l'homme et en même temps la réalité d'obstacles importants pour que cette reconstruction s'inscrive dans la durée et en profondeur.

S'agissant des progrès institutionnels suivants, l'Expert indépendant a mis en avant la reconstruction de l'appareil d'Etat, la réorganisation progressive de la justice et l'amélioration de la situation sécuritaire. Pour ce qui est de la mise en place de mécanismes et d'institutions garants des droits de l'homme, il a notamment cité la Commission Nationale des droits de l'homme, la Cellule spéciale d'enquêtes et d'investigations; la création de l'Autorité en charge du désarmement, de la démobilisation et de la réinsertion ; l'institution d'une Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation ; la création d'un Programme Nationale de Cohésion Sociale et la mise sur pied d'un Cadre permanent de dialogue. Il convient également de mentionner la remarquable performance macro-économique d'un pays où toutes les structures économiques et sociales ont été déstabilisées. Je voudrais rappeler également au Conseil que l'organisation d'élections législatives, régionales et locales par la Côte d'Ivoire atteste d'une capacité institutionnelle réelle à permettre à la population de s'exprimer démocratiquement sur ses institutions.

Une manifestation emblématique de l'amélioration de la situation des droits de l'homme porte sur les mesures prises par le Gouvernement relatives à la libération provisoire d'un nombre considérable de détenus, du dégel des avoirs et de la restitution des biens de certaines personnalités. Le retour des exilés, en particulier des militaires, est un signe encourageant. Mais tous ces progrès importants sont fragilisés par le blocage du dialogue politique, la polarisation politique croissante illustrée par un langage polémique et partisan et des stratégies électoralistes.

Pour autant, l'Expert indépendant a de nouveau souligné certaines préoccupations constantes liées, entre autres, à l'augmentation des violences sexuelles, à la persistance des exactions commises par les Forces républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI) et les Dozos, aux conditions socio-économiques de la population, et aux préoccupations relatives à la liberté d'expression et d'association.

Doudou Diène a encouragé la Côte d'Ivoire à poursuivre les efforts entrepris au niveau du respect des libertés publiques, notamment en matière de liberté d'expression et d'association, de respect de l'intégrité physique des personnes arrêtées et détenues. Selon lui, la polarisation politique croissante de la scène politique ivoirienne est indicative de la faiblesse de ce facteur fondamental dans la classe politique actuelle. L'absence de trois dimensions essentielles de cette culture démocratique en atteste : la surdétermination de la situation des victimes sur la compétition politique pour le pouvoir, la promotion d'une société civile forte et indépendante et la démonstration de la conviction que la reconstruction d'une société réconciliée avec elle-même sera nécessairement une œuvre collective qui transcende les clivages politiques, ethniques et religieux.

Les conséquences psychologiques de la crise sur les personnes victimes sont indéniables. Les meurtres, les viols, les mauvais traitements ont ainsi laissé des séquelles profondes qui requièrent un traitement urgent. Les doutes qui pèsent sur l'aboutissement des procédures judiciaires en cours créent un sentiment d'impuissance qui enferme la victime dans sa situation de vulnérabilité et la prive de sa capacité d'accéder à une citoyenneté pleine et entière, mais également érode sa foi et son adhésion aux valeurs démocratiques et aux principes des droits de l'homme.

C'est pourquoi Doudou Diène a déploré en conséquence le fait que le débat politique national ne reflète pas encore la prise de conscience de la centralité de la situation des victimes dans le processus de réconciliation nationale.

L'expert a formulé deux recommandations finales au Conseil des droits de l'homme. D'abord un appel pour le renforcement du soutien de la communauté internationale au peuple ivoirien pour consolider les acquis institutionnels réels mais surtout pour garantir la tenue en 2015 d'élections apaisées et démocratiquement crédibles.

Mais en dernière analyse, la seule question qui vaille la peine d'être posée est de savoir si ce changement de mandat et de mandataire est de nature à entrainer un changement qualitatif de la situation des droits de l'homme en Côte d'Ivoire et contribuer à ce que les amis de la Côte d'Ivoire appellent de leurs vœux : une réconciliation nationale profonde et durable et l'organisation en 2015, donc dans une quinzaine de mois, d'élections apaisées et démocratiquement crédibles. Il appartient certes au Conseil d'y répondre, mais surtout à toutes les composantes de la société ivoirienne. A travers cet épisode, c'est l'histoire de la construction des droits de l'homme en Côte d'Ivoire qui est en train de s'écrire.

(Extrait sonore : Doudou Diène, Expert indépendant sur la situation des droits de l'homme en Côte d'Ivoire)